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Au Cameroun, une école primaire clandestine éduque les enfants « traumatisés par la guerre »

Après avoir été privés de classe durant des années à cause du conflit indépendantiste anglophone, des élèves réfugiés à Douala réapprennent à lire et à écrire.

Dans la salle de classe, les écoliers suivent attentivement le cours de mathématiques. De timides doigts s’élèvent pour répondre aux questions posées. Les mauvaises réponses s’enchaînent. Les minutes s’étirent. Soudain, des sourires édentés illuminent les petits visages crispés, suivis d’applaudissements. La bonne réponse est trouvée.


Justin, l’enseignant de cette classe qui accueille les apprenants anglophones de class 3 and 4 – l’équivalent du cours élémentaire première et deuxième année dans le système francophone – revient plusieurs fois sur les mêmes leçons. Malgré tout, l’instituteur garde le sourire et s’arme de patience . « La raison pour laquelle ces élèves ne savent ni lire ni écrire est qu’ils ont passé trop de temps à la maison, explique-t-il. En tant qu’enseignant, il faut les évaluer et comprendre ce qui ne va pas. Ces enfants ont été traumatisés par la guerre. »


Dans sa salle, presque tous les écoliers sont des déplacés de la guerre en cours dans le Nord-Ouest et Sud-Ouest, les deux régions anglophones du Cameroun. Ce conflit oppose les séparatistes qui luttent pour l’indépendance de cette partie du pays et l’armée camerounaise. Plus de 3 000 personnes ont été tuées, selon des ONG internationales. Près de 700 000 autres ont été forcées à fuir. Dans un rapport paru en 2019, le Fonds des nations unies pour l’enfance (Unicef) comptabilisait plus de 600 000 enfants privés d’éducation à cause des combats.

« Agir pour les oubliés »


D’après le bureau camerounais de l’agence onusienne, les statistiques partagées par les autorités éducatives régionales montrent qu’en janvier 2020 seulement 19 % des écoles publiques primaires et 17 % des écoles publiques secondaires étaient opérationnelles dans les deux régions. Dans le Nord-Ouest, la situation « est bien pire » : seulement 16 % des enseignants se rendent au travail.


Une situation qui a poussé Bernard à « agir pour ces oubliés ». Originaire du Nord-Ouest, cet homme âgé de 44 ans vit à Douala, capitale économique du Cameroun depuis plusieurs décennies. Il a été enseignant et directeur d’école pendant vingt ans. Lorsque la crise a éclaté, il a commencé à accueillir, comme de nombreuses autres familles vivant dans des zones francophones du Cameroun, des déplacés. Des cousins, des sœurs, des frères… Et beaucoup d’enfants dont il ne pouvait payer les frais de scolarité.


« Je me suis dit pourquoi ne pas créer ma propre école qui aidera non seulement les enfants de ma famille, mais aussi d’autres enfants ? », se souvient-il. C’est ainsi qu’il réunit toutes ses économies et fait construire cette école primaire et bilingue de six salles de classes, sans portes ni fenêtres pour la plupart, avec de vieux matériaux provisoires. L’établissement n’a pas d’autorisation d’ouverture et est donc clandestin.

Pour l’année 2019-2020, 87 élèves y sont inscrits. « La quasi-majorité est soit issue des familles de déplacés, soit des familles hôtes qui accueillent ces réfugiés, précise le fondateur, qui ne veut pas être que son nom soit cité par peur de fermeture de son école. Ce sont des enfants extrêmement pauvres. »


« Ça tirait de partout »


Les frais de scolarité s’élèvent à 25 000 francs CFA maximum (38 euros), soit « plus de trois fois inférieurs » à ceux des autres établissements privés primaires et bilingues de la ville. Mais les parents à qui Bernard permet de « payer à leur rythme » peinent à débourser la somme. En conséquence, le versement de leur salaire aux sept enseignants (le fondateur inclus) est irrégulier.


« La guerre a brisé ces enfants. Notre rôle est de les aider à avancer. C’est pourquoi je comprends quand je ne reçois pas mon salaire », assure Jeannot. Cet enseignant des classes de Form 1 et 2 (la section d’initiation à la lecture et le Cour préparatoire) fait partie des deux instituteurs déplacés de l’école. Il a aussi fui la guerre dans son Sud-Ouest natal où il dispensait des cours aux enfants du primaire. Lorsqu’il raconte, son visage se tend. Il croise et décroise nerveusement ses jambes. « Ce qu’on a vécu est affreux », dit-il en jetant un regard vers la cour de récréation.


Certains enfants semblent perdus dans leurs pensées, comme Yoga, 8 ans, adossé à un mur de planches. Il a passé trois années sans école. Il a fui son village du Nord-Ouest et est arrivé il y a un an à Douala avec ses parents. Il raconte avoir vu « beaucoup de morts, des armes, du sang » lors des combats entre « Amba boys » (indépendantistes) et militaires. « Quand on a fui, j’ai vu des corps sur le sol. Ça tirait des coups de feu partout », raconte-t-il encore ému.

« Je voyais des hommes et des femmes tomber, explique une petite fille, assise dans une salle de classe. Il y avait des trous dans leur ventre et leur tête. Du sang coulait. » Elle se souvient des kidnappings, des incendies, des morts… Autant de violences commises par les deux camps et régulièrement dénoncées par des organisations non gouvernementales.


« De futurs leaders »


D’après le bureau de l’Unicef du Cameroun, « l’éducation représente une véritable bouée de sauvetage. Elle fournit un cadre stable qui aide les enfants à surmonter leurs traumatismes. Ils peuvent alors évoluer dans des espaces d’apprentissage sûrs, et “être des enfants” ». L’école les protège ainsi des dangers tels que l’exploitation ou le recrutement dans les groupes armés.

L’agence onusienne dit appuyer les délégations régionales de l’éducation qui forment les enseignants en soutien psychosocial et en réduction des risques de conflits et de catastrophes. D’après ses données, 30 000 enfants déplacés sont scolarisés dans les régions francophones du Littoral et l’Ouest.


Le rêve de Bernard est de faire de ses petits déplacés « de futurs leaders ». Malgré le caractère clandestin de son école, il n’hésite pas à envoyer ses enseignants suivre des formations continues offertes par la délégation régionale de l’éducation de base du Littoral. « Que l’école soit clandestine ou non, nous formons tous les enseignants, confirme Yvette Kombou Mpessa, la déléguée. Nous ne pouvons pas abandonner ces enfants. » La patronne de l’éducation de base dans la région précise néanmoins que la chasse aux écoles clandestines, véritable fléau au Cameroun, continue, car toutes ne prennent pas en charge des victimes de la guerre. A la veille de chaque rentrée scolaire, les ministères de l’éducation de base et des enseignements secondaires publient les listes des établissements clandestins qui exercent le plus souvent sans autorisation ou encore pour locaux non conformes à travers le pays. Par la suite, les autorités régionales organisent des descentes; certaines sont fermées; d’autres continuent en dépit des décisions administratives.


Bernard aussi craint régulièrement une fermeture. Il dit manquer de moyens financiers pour finaliser sa demande de régularisation, et refuse de « corrompre les agents d’inspection comme le font les autres », préférant faire appel à des dons. « Le peu d’argent que j’ai, je l’investis dans l’achat des manuels scolaires pour mes élèves, le paiement des enseignants et même l’achat des petits déjeuners, car beaucoup d’écoliers viennent le ventre vide », explique-t-il. Pour ces enfants, rescapés de la guerre, il est leur héros. « J’ai appris les mathématiques, l’anglais. Je me sens bien maintenant avec mon enseignant », lui lance d’ailleurs en souriant, Yoga.


Source:lemonde.fr



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